Neil Young et le cheval

 

On peut trouver un certain nombre de disques de Neil Young sur mes étagères. Oh, pas tous – il en a enregistré tellement (et d'ailleurs tous ne sont peut être pas essentiels, la malédiction des artistes trop prolifiques) –, mais tout de même un joli nombre, acquis petit à petit, en essayant de ne pas louper les meilleurs, en laissant les moins désirables pour plus tard (ou pour jamais). Celui qui nous occupe aujourd'hui, figurez-vous que je ne l'ai eu que tout récemment, à l'occasion de sa réédition en 2024, mais voyons cela en détail.

Lorsque l'on commence à s'intéresser à Neil Young, ce sont généralement les oeuvres de la première décennie de sa carrière (grosso modo entre 1969 et 1979) qui captent d'abord l'attention, qui semblent davantage faire consensus, qui posèrent les bases de son identité musicale. Les années quatre-vingt ont été moins faciles, entre choix artistiques mal gérés ou mal compris, changements de label et procès absurde ; avant de revenir dans sa maison de disque historique, resserrer les boulons, retrouver l'inspiration et pondre des albums à nouveau désirables. Cela donnera Freedom en 1989 puis Ragged Glory, publié à l'origine en 1990 et que nous allons explorer ici. Il s'agit donc d'une période charnière dans le parcours de Neil Young, les premières étapes de son retour en forme, juste avant que ne déferle la vague grunge sur l'ensemble de la musique rock.

Ma version est donc la mouture « 2024 » de cet album. Signe des temps, le jewel case a laissé la place à un étui en carton bien cartonné et composé de carton avec une texture proche du carton. Il se déplie en deux volets, ce qui est tombe rudement bien pour contenir les deux disques de cette édition. Il n'y a aucun livret ; les textes et photographies du livret original ont été redisposées un peu partout sur les différentes face de l'étui. J'écris « livret », mais ce n'en était pas vraiment un en fait : juste une grande feuille pliée en huit. Quoi qu'il en soit, on ne perd pas grand chose. Puisque l'on parle des photos, celle-ci représentent les musiciens (dans un local de répétition, dans une prairie avec un cheval,...) et ont été prises avec un objectif « fisheye ». Cela nous donne des déformations un peu amusantes, mais je cherche encore s'il y a un quelconque lien avec le titre de l'album : « gloire en lambeaux ». Il y a dix plages pour un peu plus de soixante-deux minutes sur le premier CD, quatre plages pour trente-huit minutes sur le second CD. C'est publié chez Reprise et ça porte le logo des archives de Neil Young (« Official Release Series, Disc 23+ » si vous vous intéressez à ce genre de chose).

Lorsque l'on commence à s'intéresser à Neil Young, on a vite constaté que l'on peut « ranger » le plus gros de sa production selon deux type d'approches (en simplifiant abusivement, bien entendu). On trouvera d'une part des chansons essentiellement introspectives, avec une atmosphère plutôt intime, généralement calmes, avec un chant accompagné souvent d'une simple guitare acoustique. Et on trouvera d'autre part des morceaux plus agressifs, plus furieux, reposant volontiers sur un son de guitare électrique bien rugueux et saturé. Ces derniers sont aussi parfois bien plus longs, déroulant à coups de solos hallucinés de longs paysages sonores enivrants, voire hypnotiques. Tout ça pour dire que Ragged Glory puise généreusement à cette seconde veine. C'est très électrique, ça pousse les voyants vers le rouge, c'est dur et c'est gras, et si l'on ne peut pas dire non plus que ça hurle d'un bout à l'autre, ça ne murmure clairement pas non plus.

Je ne vais pas détailler titre par titre, mais notons que si ça commence faussement léger avec Country Home et ses airs de rengaine souriante, à mesure que la chanson semble ne jamais finir, on se dit qu'on s'est embarqué dans un machin particulier... On n'est pas là pour faire de la dentelle, ce sera lourd et copieux.

On arrive d'ailleurs assez vite à F*!#in' Up, un petit chef-d'oeuvre de poésie façon métal en fusion, un titre devenu un classique (et souvent repris par Pearl Jam en concert ; c'est d'ailleurs comme ça que je l'ai entendue la première fois). Le vrombissement des amplis à la fin du morceau hantera vos cauchemars pendant longtemps.

Over And Over nous refait le coup du morceau léger et sympathique qui se transforme en prise de tête (dans le bon sens du terme), puis débarque le gigantesque Love To Burn, dix minutes de transe électrique décadente où tout se confond, où plus rien n'a de sens et puis après tout qu'importe... On pourra rechigner sur l'absence de sophistication, mais il y a bien d'autres terrains de jeu pour ça ; ce que fait Neil Young ici, bien peu peuvent le faire comme Neil Young.

Si l'on cherche à repsirer, alors c'est Days That Used to Be qui se rapprochera le plus de ce que l'on peut appeler une ballade.

Love and Only Love remet le couvert dans le registre des longues chansons épique. Ça dure une heure, deux heures ? Je ne sais pas, je ne sais plus... Allergiques au chamanisme musical, passez votre chemin.

Cette nouvelle édition millésimée 2024 ne s'est heureusement pas contentée d'un nouvel emballage et d'une remasterisation. Un second disque vient en effet ajouter quatre chansons issues des sessions d'enregistrement de Ragged Glory, manifestement égarées, retrouvées tout récemment et groupées ici sous le sous-titre Smell The Horse. L'atmosphère y est encore plus relâchée et on a le sentiment de se trouver moins devant de vraies chansons achevées que des extraits de longues « jams », probablement plus improvisées que consciemment construites.

Et ça commence magnifiquement bien avec Interstate, le seul morceau vraiment calme que l'on aura de tout notre session, onirique, profond et aérien en même temps. Du grand Neil young.

Par contraste, Don't Spook the Horse relève de la plaisanterie potache, mais ça passe dans le contexte d'une jam qui ne se prend pas au sérieux. Plutôt dans le ton de tout ce qu'on a entendu auparavant en fait.

Enfin Born to Run vient rejoindre les longs Love To Burn et Love and Only Love pour détruire ce qui nous restait de santé mentale. Comprenez que c'est reparti pour plus de dix minutes de riff et de solos entêtants, sans que la rythmique batterie/basse ne vous laisse une seconde de répit lors du glorieux final. Ta-ta-ta-ta-boum, ta-da-da-da-da-da-boum. Difficile de se le sortir des oreilles ensuite.

Lorsque l'on commence à s'intéresser à Neil Young, on finit par vite repérer le nom du groupe de musiciens qui l'accompagne ici : Crazy Horse, à savoir Frank Sampedro (guitare), Billy Talbot (basse) et Ralph Molina (batterie). Ce sont donc des habitués, globalement la même base rythmique que sur les albums de la fin des années septante, comme Zuma ou Rust Never Sleep. C'est produit par Neil Young lui-même et David Briggs, un autre habitué, qui s'entendent manifestement à bien rendre le côté sale des arrangements un peu bordéliques qui vont si bien avec les chansons du « Loner » (ça, c'est le surnom de Neil Young, un surnom que l'on rencontre vite lorsque l'on commence à s'intéresser à Neil Young). Les guitares bavent toutes les unes sur les autres et c'est génial ; on ne voudrait pas les choses autrement. Le son est plein, envahissant et entêtant, comme il se doit. N'ayant pas l'édition original de 1990, je ne peux pas faire de comparaison et de commentaire sur les mérites de la remasterisation. Quoi qu'il en soit, c'est fort parce que c'est dur rock, mais sans être rendu assommant par une compression indigeste. Tout va bien donc.

C'est tout pour aujourd'hui. Portez-vous bien et écoutez de la musique.

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