CSN&Y sur scène

 

L'ensemble de musiciens connu sous le nom de « Crosby, Stills, Nash & Young » (CSN&Y pour les intimes), surtout dans les années soixante et septante, c'est un peu le cas d'école du groupe composé en dépit du bon sens de gens qui ne peuvent pas se voir en peinture. Du moins ça explique en grande partie le déroulé plutôt chaotique de la carrière de cet acronyme. Mais reprenons par le début, rapidement, pour baliser un peu.

C, c'est pour David Crosby. S, c'est pour Stephen Stills. N, c'est pour Graham Nash. Y, c'est pour Neil Young. Nous avons deux américains (C et S), un anglais (N) et un canadien (Y). On trouvera CSN plus souvent que CSN&Y, mais parfois on a eu aussi juste C&N ou encore juste S&Y. Et bien sûr chacun de ces petits gars a aussi sa propre discographie solo. C'est plus clair ?

CSN est formé vers la fin de 1968, début 1969. C'est ce que l'on a appelé un des premiers « supergroupe ». Pourquoi « supergroupe » (et pas juste « groupe »), me direz-vous peut-être ? Et bien ça n'a rien à voir avec les fait de porter une cape ou des sous-vêtements par-dessus un pantalon. Non, c'est juste qu'il s'agit d'un groupe dont les membres ont déjà connu une carrière ou un début de carrière chacun de leur côté, par exemple dans d'autres groupes. CSN(&Y), ce ne sont pas des petits jeunes qui répètent dans un garage, miraculeusement découvert par un chasseur de talents, ce sont déjà des musiciens un peu aguerris, avec une expérience certaine du studio, de la scène, des tours et détours de la production de disques. Or donc, Crosby venait du groupe The Byrds (entre 1965 et 1967), Nash avait fait ses premières armes dans le groupe The Hollies (entre 1962 et 1968) tandis que Stills et Young ont participé activement au groupe Buffalo Springfield (entre 1966 et 1968). Bref, CSN est formé, sort un premier album en mai 1969 puis Y est intégré à la formule pour donner un peu plus d'épaisseur. Les gars commencent à enregistrer ensemble ce qui va devenir le mythique album Déjà Vu (qui sortira en 1970), mais aussi à se rôder sur scène, notamment au Fillmore East de New York le vingt septembre 1969. C'est le concert immortalisé sur le disque qui nous occupe aujourd'hui. Le reste de l'histoire de CSN avec ou sans Y est pavée d'anecdotes du type « sexe, drogues et rock 'n roll » typiques de l'époque, de disputes, de querelles d'ego, de trahisons et de réconciliations, une histoire pour un autre jour, mais il faut retenir qu'ici on n'est encore qu'au tout début de ces aventures. D'une part le premier CSN est sorti il y a moins de quatre mois, d'autre part Neil Young (dont le deuxième album solo n'est pas plus ancien d'ailleurs : Everybody Knows This Is Nowhere) vient à peine d'arriver et s'il a déjà un passif à gérer avec Stephen Stills, les crispations d'ordre personnelles ne sont pas encore à l'agenda. Du moins... pas autant qu'elles le seront plus tard à chaque période de crise entre C, S, N et Y.

Qu'avons-nous donc là ? Oh ! Du carton ! C'est si inattendu ! Le fourreau se déploie en deux volets, un pour le CD, l'autre pour le livret. La dominante esthétique sur l'emballage comme sur le disque lui-même est le noir, épousant l'atmosphère intimiste d'un concert dans un petit club. Une photo couleur de cette bande de hippies en couverture (et où Stephen Stills, tout à droite, a l'air d'avoir marché sur un lego), quelques autres clichés en noir et blanc à l'intérieur, un lettrage doré, et on a fait le tour de l'objet d'un point de vue purement visuel. Dans le livret on trouvera informations légales, liste des chansons, mais aussi quelques lignes (une brève évocation du plaisir de jouer à l'époque) écrites par les membre du groupe, sauf David Crosby, décédé peu avant cette publication (et à la mémoire duquel d'ailleurs elle est dédiée). Il y a dix-sept plages pour une durée de septante-sept minutes et c'est sorti chez Rhino (Warner).

Une bonne partie de la setlist est constituée de titres du premier album de Crosby, Stills & Nash ; c'est un peu prévisible puisque c'est leur oeuvre commune la plus récente. Cela dit, on a aussi quelques titres qui figureront ensuite sur Déjà Vu (4+20, Our House) ou en face B de Ohio (Find the Cost Of Freedom), une sorte d'avant-goût de ce qui se prépare. Ensuite, Neil Young et Stephen Stills placent quelques titres de leur répertoire personnel. Dans le cas de Young, ce sont des chansons issues de ses deux premiers albums solo (ou pas, comme pour Sea of Madness restée à peu près inédite). Dans le cas de Stills, ce sont deux chansons qui ne sortiront sur ses disques qu'un peu plus tard. Enfin, il y a une paire de reprises : Blackbird, (oui, le titre des Beatles, une chanson encore relativement récente, l'album blanc étant sorti depuis moins d'un an) et On The Way Home (certes une chanson de Young, mais reprise du répertoire de Buffalo Springfield). Bref, si ça semble un peu mélangé, ça reste chronologiquement assez cohérent et il n'y a pas de grands écarts stylistiques ; ça sonne comme son époque.

Les concerts de Crosby, Stills, Nash & Young semblent respecter une structure habituelle. Il y a d'abord un set acoustique, ambiance voix/guitares de campeurs au coin du feu. Il y a ensuite un set électrique qui comme son nom l'indique monte un peu le volume, grimpe un peu plus dans les watts. Les éléments les plus clairement constitutifs de la musique de CSN&Y, leur vraie signature, ce sont toutefois les harmonies vocales et ici, elles se font particulièrement mieux entendre dans la partie acoustique du concert. Les voix s'entremêlent, se répondent l'une à l'autre, jouent l'écho l'une de l'autre avec une maîtrise certaine. Les racines d'un folk très poétique sont dans les veines de tout ce petit monde. Malgré tout le respect que j'ai pour Bob Dylan, on est loin ici des complaintes grinçantes et nasales du barde de Duluth, mais bien plus proche dans la musicalité de Joan Baez, The Mamas and the Papas (et toute la culture de Laurel Canyon), Simon & Garfunkel,... C'est captivant, un peu planant, et à nos oreilles tristement modernes délicieusement évocateur d'un monde plus simple et aux émotions plus crues. La partie électrique n'est pas en reste, mais peut-être un peu moins marquante, si ce n'est le très prenant Down By The River et ses seize minutes de fascinante dégringolade cérébrale toute guitare dehors. Et à propos de guitare, les parties de six (ou douze) cordes ne sont pas en reste : les notes sont égrenées avec délicatesse ou plaquées avec fureur selon les occasions par des musiciens compétents. Globalement, Stills et Young savent se servir de leurs instruments. Quelques plages préférées ? Outre le Down By The River déjà cité, quasiment toute la partie acoustique est recommandable :Guinnevere qui sonne comme hors du temps, le très intimiste Our House, l'intensité de Go Back Home, ou encore tout ce que peux faire Neil Young.

D'un point de vue plus technique, le concert est très proprement et très professionnellement enregistré. Comme souvent avec ce genre d'archive, c'est d'ailleurs à se demander pourquoi des bandes d'une telle qualité ont pu dormir pendant si longtemps dans les coffres avant d'être enfin publiées. Est-ce qu'elles ont été bêtement perdues ? À se demander ce qui passe par la tête des gens qui gèrent ce genre de chose... On aura une pensée émue pour tous les fans du groupe, surtout ceux de la première heure, dont la patience aura été mise à rude épreuve, surtout ceux qui auront eu la mauvaise idée de pas vivre assez longtemps pour écouter ce disque en 2024, cinquante-cinq ans après son enregistrement, mais c'est une autre histoire... C'est donc un disque avec un son impeccable, un mastering tout-à-fait décent, une belle impression « d'y être », que ce soit dans les morceaux acoustiques ou lorsque les guitares électriques s'énervent un peu. Ce sont bien sûr Crosby, Stills, Nash et Young qui s'occupent de toutes les parties de guitare et du chant (et même des claviers). Dallas Taylor à la batterie et Greg Reeves à la basse, des musiciens que l'on retrouvera également sur Déjà Vu, complètent le line up. Taylor continuera à travailler avec Stills, Reeves occasionnellement avec Young.

De cette période importante (1969-1970) pour chaque personne impliquée et pour l'histoire de la musique folk-rock américaine, on disposait déjà (et depuis longtemps) d'un album live : 4 Way Street, publié en 1971 et basé sur des enregistrements de l'été 1970, au moment où cette fois Déjà Vu est dans le rétroviseur et où les dissensions entre tous les membres de cette petite communauté de joyeux zèbres va finir par avoir raison de l'existence du groupe. Notre Live at Fillmore East, 1969 vient compléter intelligemment et de belle façon ce portrait avec un aperçu éclairant sur les débuts de cette fructueuse et désordonnée collaboration musicale.

C'est tout pour aujourd'hui. Portez-vous bien et écoutez de la musique.

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