Je suis un très grand fan de Counting Crows, groupe de rock américain formé au début des années nonante, quelque part dans la baie de San Francisco. J'ai même fait l'effort surhumain de sortir de ma grotte pour aller les voir sur scène, une faveur que je n'accorde pas à n'importe qui. Alors, Counting Crows, c'est quoi, c'est qui ? Leur musique est parfois cataloguée « alternative », mais je trouve que c'est un peu abusé, que c'est dû davantage à la chronologie (se faire connaître dans la foulée du grunge) que de la nature même de leurs chansons. C'est du rock à guitare, en gros, plutôt mainstream par rapport à d'autres, mais avec néanmoins un petit quelque chose en plus qui rend la chose moins confortable que prévu. Si vous savez, vous savez...
Hormis quelques changements de batteur ou de bassiste au cour des premières années, la composition du groupe est restée globalement stable depuis plusieurs albums maintenant. À la barre, on trouve bien sûr Adam Duritz, chanteur et un des principaux contributeurs du répertoire. Sa voix sert particulièrement bien ses textes d'écorché vif. Il est aussi le visage de la formation, celui que l'on a en tête quand on évoque Counting Crows, celui qui se fera arrêter en rue pour un autographe (sauf quand il s'est fait couper les cheveux), alors que ça ne doit pas arriver souvent aux autres. Les autres, ce sont David Bryson, Dan Vickrey et David Immergluck aux guitares (et en fait toutes sortes d'instruments à cordes). Suivent Charles Gillingham aux claviers, Millard Powers à la basse et Jim Bogios à la batterie.
Si comme moi vous suivez ce groupe depuis ses débuts, vous conviendrez qu'il demande à ses fans un certain niveau de patience. Si je ne compte que les albums studio de chansons originales, ça nous fait à ce jour sept disques en trente-deux ans de carrière, un tous les quatre ans et demi. Ou pour être plus juste, ça a commencé avec un écart de trois ans entre chaque album, puis six, puis... presque onze. Oui, l'objet qui nous occupe aujourd'hui est sorti le 9 mai 2025, dix ans et neuf mois après le précédent. Bon, je triche peut-être un peu, une moitié en avait été publiée depuis un moment déjà. Vous ne comprenez rien ? C'est normal, moi aussi j'ai eu du mal, mais on va essayer de récapituler.
Le 21 mai 2021 Counting Crows publie Butter Miracle, Suite One, un EP de quatre chansons. Ce qui me chagrine un petit peu, c'est qu'il est seulement disponible en streaming ou sur vinyle. Je ne « streame » pas (à l'époque), et je ne « vinyle » pas vraiment beaucoup (à l'époque). Bon, on trouvera tout de même d'autres façons d'écouter la chose, mais l'absence de version CD est un peu frustrante. Cela dit, on spécule sur un second EP, probablement appelé Butter Miracle, Suite Two, supposé arriver très vite. Celui-ci mis ensemble avec celui-là, on se dit qu'il y aurait assez de matière pour faire un album tout-à-fait convenable, un album qui pourrait alors sortir en CD (soyons optimistes). Et il y avait en effet l'intention de produire ce second EP, mais entre pandémie, tournées et insatisfaction sur le résultat des premiers titres enregistrés (du genre à remettre l'ouvrage sur le métier),... il aura donc fallu beaucoup plus de temps que prévu. Cinq nouvelles chansons sont finalement mises en boîte, l'idée du second EP est enterrée et les neuf chansons désormais disponibles sont tout de suite publiées sous la forme d'un album. Les plus attentifs auront remarqué que les heureux possesseurs de l'EP de 2021 vont devoir en quelque sorte repayer pour les quatre premières chansons qu'ils possèdent déjà afin d'accéder aux cinq nouvelles ; ce n'est pas très cool.
Examinons l'objet d'un peu plus près. L'album s'appelle donc Butter Miracle, The Complete Sweets ! Avec un jeu de mot entre « suite » et « sweet » (doux, douceur). Les chansons sont séparées en deux groupes. Les quatre chansons déjà publiées sont regroupées à la fin sous le même intitulé que l'EP de 2021 : « Suite One ». Les cinq nouveaux morceaux sont placés au début du disque avec cette fois comme intitulé « Sweet Tooth ». Après le jeu de mot « sweet/suite », en voilà un autre sur « tooth » (dent) et (probablement) « two » (deux), en référence au « one » (un) de « Suite One ». Pas simple, hein ? Et aussi : « sweet tooth » veut dire « gourmand, amateur de friandises ». Le rapport avec le beurre et les miracles ? On se perd encore en conjectures... Tout est passionnément emballé dans du passionnant carton, avec deux volets, l'un pour le disque, l'autre pour le livret. Tout est très jaune, un jaune pâle qui est là pour rappeler la couleur du beurre probablement. Le dessin de la pochette n'est pas très beau : une femmes allongée avec un toast beurré à la place de la tête. Ou alors tient-elle un énorme toast devant son visage ? Le couteau qu'elle a à la main laisse-t-il entendre qu'elle a beurré elle-même son toast/visage ? Elle est couchée sur des cailloux et entourée de fleurs... Bon, je renonce ; tout ceci n'a absolument aucun sens. A l'arrière de la pochette, on retrouve ce personnage féminin, de dos, face au soleil, avec une tête a priori humaine. Le CD lui-même reprend le motif floral. Le livret comporte textes des chansons et informations techniques. Il n'y a aucune autre illustration ou photographie supplémentaire. Bref, ce n'est pas un emballage particulièrement attractif : image moche, carton moche, contenu textuel très standard. On notera enfin que l'ensemble comporte neuf plages pour une durée d'une quarantaine de minutes et que c'est publié chez BMG. Depuis 2009 en effet, date à laquelle le groupe a quitté son label historique Geffen, leurs productions sont publiées de façon un peu dispersées sous différents pavillons ; cette fois-ci avec BMG, alors que les précédents étaient chez Cooking Vinyl ou chez Capitol... Oh, encore une chose avant de passer à l'écoute et puisque l'on a mentionné la durée totale. Ce n'est pas beaucoup peut-être neuf chansons. Et ce n'est pas très long quarante minutes. Cela dit, c'est très proche de l'album précédent : neuf plages pour quarante-et-une minutes. On reste dans les mêmes eaux donc, mais je ne peux m'empêcher de penser que ça aurait pu être un peu plus long... En effet c'est l'occasion de relever que dans sa version vinyle l'EP de 2021 comportait une chanson additionnelle (histoire de mettre quelque chose sur la seconde face) : August And Everything After (oui, comme l'album de 1993 auquel cette démo avait manifestement donné son titre). On aurait pu l'ajouter en bonus au présent album, ça nous aurait fait huit sympathiques minutes de plus (c'est un long morceau).
La musique de Counting Crows présente une belle régularité, une intéressante cohérence. D'une part, il y a un style reconnaissable et qui traverse l'ensemble de leur oeuvre (je simplifie un peu, ce n'est pas totalement monolithique non plus). D'autre part, et c'est sans doute la rançon du temps pris à écrire et réaliser chaque opus, tout est d'un niveau à peu près égal. Un niveau très bon aux yeux de l'auteur de ces lignes, je le précise... Ce que je veux dire c'est qu'il n'y a pas un album qui serait un échec par rapport aux autres. C'est toujours soigneusement fait et proposé avec sincérité. Si une chanson n'était pas perçue comme valable, il y a fort à parier qu'ils ne la publieraient simplement pas. On peut ne pas aimer Counting Crows, mais on peut difficilement leur reprocher de ne pas essayer de rester fidèles à eux-mêmes, de ne pas cultiver un talent très constant. On a donc du rock à guitare ici, c'est écrit un certain nombre de lignes plus haut, du rock servi par un ensemble appliqué et d'abord au services des chansons. On n'entendra pas de démonstrations virtuoses (et nombrilistes) à deux cents notes à la seconde, mais plutôt un style plus détaché, un peu nonchalant, où chacun jouerait sa partie à sa manière et où tout finirait par bien s'accorder. Alors parfois ça tire un peu sur les coutures, surtout en live, on croit que la chanson pourrait se détricoter toute seule, que ça va se casser la figure, et puis non, ça passe magnifiquement. Alors parfois ça joue plus fort (c'est donc une nonchalance toute relative), parfois, c'est beaucoup plus calme, mais dans l'ensemble, ces caractéristiques se maintiennent. Et puis il y a la voix d'Adam Duritz, un peu lourde et traînante, qui réussit à sonner endormi et éveillé en même temps ; un élément important de leur identité artistique.
Une fois n'est pas coutume, commençons par la fin, par les quatre chansons qui ont en fait été publiées d'abord. On l'a vu, ce groupe de plages est intitulé Butter Miracle, Suite One. C'est le moment de rappeler qu'une « suite » en musique, ça peut désigner un ensemble de pièces jouées de façon enchaînée, ordonnées en succession précise (je résume très grossièrement). Ce que ça donne ici, ce sont quatre chansons qui semblent être jouées d'une traite, la fin de l'une se fondant dans le début de l'autre. Il n'y a pas de blanc entre les titres, mais un continuum musical qui dure donc pendant presque vingt minutes. Ce n'est pas trop courant dans le rock, mais ce n'est pas inédit non plus. Je pense particulièrement à Suite : Judy Blue Eye de Crosby, Stills & Nash ou à toutes ces chansons qui ont l'air d'en contenir plusieurs comme A Day in the Life des Beatles (et bien sûr le medley de Abbey Road) ou encore celles qui s'enchaînent naturellement entre elles comme dans les albums-concepts et autres opéras rock (The Wall, Tommy). C'est donc un peu ce que l'on a ici, mais sur la durée d'un demi-album. Disons-le tout de suite, je ne suis pas certain que cet enchaînement apporte quoi ce soit de particulièrement intéressant. On dirait davantage un artifice élaboré à la seule fin d'éviter de devoir écrire un final marquant ou une introduction poignante. Mais au-delà de ça, parce que les chansons sont tout de même bonnes, je ne peux m'empêcher de me dire qu'elles tiendraient très bien aussi toutes seules. Bref, je suis mitigé sur la pertinence de cette idée au-delà du « gimmick ». Les chansons venues ensuite, celles qui ouvrent l'album donc, sont présentées « à l'ancienne », séparées par des « blancs », et ça ne marche pas plus mal. Au final cette histoire de « suite » c'est donc un projet un peu hybride pas vraiment convaincant, même en tenant compte du fait que ça n'a pas entièrement été réalisé comme cela aurait dû, que l'on n'a pas eu tout-à-fait droit à la vraie seconde « suite ».
Retenons l'essentiel : c'est plutôt une bonne collection de morceaux, dans la lignée de ce qu'ils ont fait auparavant, avec tout pour plaire aux amateurs (forcément éclairés, mais aussi beaux, forts et intelligents) de Counting Crows. Tout sonne très bien, l'énergie est au rendez-vous, les guitares mordent quand il faut, ça balance quand le tempo le demande, l'introspection est en phase avec les titres plus lents et les paroles claquent comme il se doit. Quelques morceaux comme Under the Aurora ou Elevator Boots se rangeront très vite parmi les indispensables de Counting Crows.
Aux manettes, on retrouve un nom connu : Brian Deck, collaborateur du groupe depuis au moins Saturday Nights & Sunday Mornings (2008). Je ne sais si c'est à lui qu'on le doit, mais le fait est que le caractère éclaté de l'enregistrement du disque (des mois/années entre les sessions, l'utilisation de plusieurs studios entre New York et la Californie, des équipes techniques différentes) ne s'entend globalement (et heureusement) pas du tout. L'album reste homogène de bout en bout et c'est une homogénéité bienvenue. Ça sonne plutôt bien pour le propos que ça doit servir, même si c'est légèrement compressé, un tout petit peu opaque, un tantinet étroit par moment. Étrangement, une comparaison rapide avec l'album précédent, Somewhere Under Wonderland (2014), nous voit constater chez ce dernier un peu plus de transparence, un peu plus d'oxygène et un panorama finalement un peu plus large. Enfin, l'air de rien et sur le long terme, il y a quand même eu un peu de gens impliqués dans cette histoire, puisque en plus des Counting Crows, on relève aussi la présence de trompette, violon, violoncelle,...
Voilà donc un album de qualité de plus dans une discographie impeccable. Une discographie somme toute encore d'une longueur finalement mesurée, compte tenu de la longévité du groupe, on l'a dit. Et sur ce sujet d'ailleurs une réflexion qui me vient, quand on se penche sur ces périodes de gestation de plus en plus longues pour chacun de ces opus : est-ce que Butter Miracle, The Complete Sweets ! ne risque pas d'être le dernier ? Adam Duritz vient de passer soixante ans. Si le prochain disque n'arrive encore que dans une dizaine d'années, voire un peu plus, est-ce que ce sera encore le moment de sautiller en chantant Mr. Jones de façon crédible ? L'avenir nous le dira, je suppose, et tant pis pour la pochette moche...
C'est tout pour aujourd'hui. Portez-vous bien et écoutez de la musique.






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